Architecture hostile : designer l’inconfort dans les villes
Imaginer des objets volontairement inconfortables pour les humains, et les installer partout dans l’espace public et les villes. Absurde ? Ces réalisations, qu’on appelle dans le jargon “architecture hostile” ou “design de l’exclusion”, sont pourtant une réalité.

Qu’est-ce que le design hostile ?
Dans les stations de métro, dans la rue, devant un bâtiment… Le design hostile, que l’on retrouve un peu partout dans nos villes, c’est un peu – et la comparaison en soi est d’ailleurs assez révélatrice -, l’équivalent des pics anti-pigeons sur les rebords de fenêtre… mais pour les humains.
Ce banc par exemple, dont la vague centrale permet “astucieusement” d’empêcher quiconque de s’y allonger.

Ou cette passion pour les accoudoirs sur les bancs publics…

L’essor de l’architecture sécuritaire en ville
Ce type de mobilier urbain dit “dissuasif” serait d’abord né aux Etats-Unis. Sous l’impulsion de la police locale, qui a eu un impact considérable sur l’organisation de l’espace public et son aménagement, on passe dès les années 70 de l’enjeu d’apporter du confort aux citadins, à la priorisation de la sécurité.
On parle alors, écrit Joffrey Paillard, designer et docteur en architecture, d’un design urbain“sécuritaire”, et de la “prévention du crime par la conception environnementale”.
Un design d’exclusion
Et puis, l’Europe s’en empare à son tour, au fur et à mesure que la sécurité prend de l’ampleur dans les discours politiques. Les villes justifient ces choix par le confort ou la sécurité, donc. Des accoudoirs pour aider les personnes âgées ou à mobilité réduite à se relever, des pics pour empêcher de “traîner” (qui ? ce n’est jamais clairement explicité…).
Mais comme le souligne Joffrey Paillard, si l’on pourrait défendre ces justifications, l’effet secondaire de ces dispositifs reste presque systématiquement d’exclure les populations dites “marginales”, et les personnes sans abri fixe. Les accoudoirs, pics et bancs incurvés empêchent surtout de dormir dehors à peu près “confortablement”.
Ces repose-debout, confort pratique… ou pour éviter qu’on y reste trop longtemps ?

Un mobilier qui vire à l’humiliation des personnes marginalisées
Dernier exemple : ces petits triangles d’angles. Un “anti-pipi dans le coin”. Lorsqu’on urine dessus, ils se transforment en rigole et aspergent d’urine nos pieds et notre pantalon.

Cela peut prêter à rire, bien sûr : on s’est tous agacés contre un monsieur qui fait pipi n’importe où. Mais c’est aussi une violence supplémentaire pour quelqu’un qui n’a pas d’autre choix que d’uriner dehors, et n’a pas la possibilité de changer de pantalon ou se doucher. Cela renforce encore davantage l’exclusion et le sentiment de honte. Désormais, vous vivez dehors ET sentez l’urine : vous n’osez plus faire la manche, vous appauvrissez encore.
C’est pour cette raison que des associations et collectifs de réfléxion autour de la ville s’insurgent. Pour eux, ces dispositifs, s’ils ne s’accompagnent pas de services publics adaptés (logements d’urgence, toilettes publiques, etc), ne résolvent absolument rien. Pire, ils renforcent la marginalisation des personnes marginales, et l’exclusion des exclus…
Si vous voulez approfondir le sujet, je recommande vivement la thèse de Joffrey Paillard, disponible en ligne.
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